Les Inrockutibles, Hors-Série David Lynch (2002), p. 91-93

"Il connait la musique"

Son reve de rocker, c´est avec John Neff que Lynch l´a réalisé: Un pro amoureux de musique qui pensait avoir tout vu et tout entendu. Récit admiratf d´un témoin privilégié.

Entretien Christian Fevret

Quand avez-vous rencontré David Lynch?

John Neff - En février 1997. J´avais alors un cabinet de design sonore. On s´est rencontré dans le studio qu´il était en train d´installer. Il était 19h, il faisait nuit, froid, l´électricité n´avait pas encore été installée: on s´éclairait avec une torche.  On était quatre ou cinq, assis sur le béton, les jambes dans ce qui deviendrait l´une des tranchées pour les cables. On a parlé du  matériel qu´on installerait, de la taille de l´écran, des meilleurs haut-parlers pour le cinéma, des amplis, des THX, des caractéristiques, de tous les détails. Il était très avenant mais très concentré, il me posait des questions précises: ca me plaisait parce que d´habitude, les propriétaire de studios ignorent les aspects techniques. Il était très directif: "On se voit à telle heure, tu me diras comment les choses avancent sur tel point."

Quand avez-vous tavaillé ensemble la première fois?

Alors que nous installions les machines, en aout 1997, il avait tourné une pub pour Honda. Il fallait la mixer et il voulait tester son propre studio. Il m´a demandé si je voulais le faire, alors que je connaissais meme pas la console qu´il avait achetée de son coté! On a pu envoyer la pub le soir meme. Il m´a ensuite dit qu´il devait travailler sur un album [Lux Vivens de Jocelyn Montgomery], qu´il n´avait pas d´ingénieur. Je lui ai dit: "Si j´accepte, il faudra que je quitte mon boulot." Il m´a fait: "Et alors?" Alors, j´ai réfléchi. Dans le meme temps, je lui ai fait remarquer que son studio était extremement complex: il avait voulu toutes les capacités de cinq studios dans une seule pièce! "Alors, il va falloir que ce soit toi qui t´en occupes à plein temps", m´a t-il-répondu. Et quelques jours plus tard, j´ai accepté.

Avant de travailler avec lui, alors que vous étiez ingénieur de profession, jouiez-vous encore de la musique?

Je n´ai jamais arreté de jouer dans des groupes, meme quand ce n´était pas mon activité principal. J´ai commencé dans les années 60. J´ai eu ma première guitare en 1961. J´ai commencé à jouer dans des groupes er à faire des concerts en 1963. J´ai sorti mon premier disque en 1965, j´avais 14 ans. J´ai eu un studio et un label à Hawaii, dans les années 80-90, et j´avais un groupe de blues qui s´appelait Argentina Turner, on a sorti un album. J´ai toujours fait du blues électrique. Et puis j´ai construit un grand studio à Phoenix en 1994, mais ca n´a pas marché.

Comment qualifiez-vous la musique de Blue Bob?

Je parle parfois de factory rock, de rock d´usine. Mais on n´a jamais dit: "On va essayer de faire du heavy blues", on n´a jamais prononcé ces mots. David adore John Lee Hooker et certains vieux artistes de blues. Et c´est une énorme influence pour moi. Ca ressort dans tout ce que je fais. L´idée originell était de jouer avec des guitares et des machines, de trouver un son de machines. De regarder ce que ca donne sur l´écran, celui qui affiche les sons. On se met chacun d´un coté de la pièce, devant l´écran, je cours d´un bout à l´autre, je tourne les boutons, je prends ma guitare et on joue. Le plus fort possble. Sur les pistes de guitares, on nous entend parler, on entend sa ligne, la mienne, nos machines. Le premier morceau que nous avons enregistré est Pink Western Range. On sent bien l´électricité, il y a meme des bruits d´étincelles.

Comment se dessinent les chansons?

Comme on n´a pas de batteur, on crée une base rythmique d´une facon ou d´une autre et on se met à jammer. David apprécie certains enchainements d´accords, il aime les accords mineurs, passer du majeur au mineur pour que ce soit plus sombre, plus triste. Et je sais qu´il aime les musiques sombres. Au clavier, il faut toujours que je descendre de quelques octaves. J´interviens avec une suite d´accords. Il me dit s´il aime, s´il n´aime pas, propose des enchainements différents. Et puis il me dit: "On n´a qu`à jammer là dessus". Sur 9*1*1, c´est lui qui joue de la batterie, sans baguettes: il frappe sur la caisse claire avec ses mains.

Comment le jugeriez-vous en tant que musicien?

Il connait la musique. Quant il était petit, il a appris la solfège, il a joué de la trompette - il ne s´exerce plus mais joue encore très bien. Il a été en contact avec de la musique tellement bonne qu´il en a un sens presque inné. Il n´a pas les connaissances théoriques qu´ont de nombreux musiciens, mais il ressent la musique avec ses tripes et son cerveau, ca me fascine. Il joue parfois des choses complètement hors norme, exceptionnelles, sans le savoir. Des choses qui sonnent bien, qui me plaisent, auxquelles je n´aurais jamais pensé. Il expérimente jusqu`à ce qu´il trouve quelque chose. Il se fout de savoir si c´est en majeur ou en mineur, le nom des accords. C´est moi qui doit retranscrire par la suite.

Vous lui avez appris à jouer la guitare?

Non. C´est un autodidacte. Il joue de la guitare en la mettant à plat sur ses genoux, il frappe dessus, il utilsie un bottleneck. Il se sert de la whammy comme d´une pédale steel. Ca fait partie de sa facon de jouer. La première fois que je l´ai entendu faire ca, c´était sur l´album de Jocelyn, en novembre 1997. Je me suis dit que ca n´irait jamais avec l avoix, mais c´était superbe! J`étais très impressionné. Et il avait plusieurs pédales de distorsion, ca faisait un souffle terrible! J´ai dit que j´allais devoir effacer ces bruits, il m´a dit: "Non, ca n´a pas de prix!" Il adore les sons organiques, les bruits d´amplis et tout le reste. Ca m´a ouvert les yeux sur un nouveau monde. Moi, je doit tenir la barre, conserver une certaine forme, tandis que David entre et sort de cette structure.

Il a dit que la seule chose qu´il ne veut pas faire, c´est chanter.

Il n´aime pas sa voix. Pourtant il a une voix unique, il pourrait chanter... mais je crois qu´il ne veut pas se mettre trop en avant. Quand il essaie, il me fair sortie de la pièce! Il a décidé que c´était mon boulot et ca ne me pose pas de problème: j´ai fait ca toute ma vie. Quand je chante, il me parle dans mon casque pour mes donner des indications. Je ne répète pas, je ne vois jamais les paroles auparavant. Il me tend un bout de papier, j´entre dans le studio et il enregistre. Il me dit: "Plus bas, là, c´est bien." Je ne sais jamais ce que je vais faire la minute suivanten. C´est dur pour moi. Il enregistre alors que je ne sais pas ce que je vais chanter. Je dois trouver la mélodi en direct. Parfois, il me presse pour me stimuler. C´est très intéressant: un véritable défi qui m´amuse beaucoup. David n´a absolument aucune idée de ce qu´il veut à  l´avance. Quand l´ambiance est créée, il me donne des pistes. C´est comme monter les voiles sans savoir dans quelle direction le vent va souffler: on finit toujours par trouver quelque chose.

Avez-vous été surpris par les paroles?

Parfois, elle étaient écrites pour la chanson, parfois, David sortait un texte d´une boite remplies de paroles tapée à la machine, écrites au cours de ses vingt dernières années. Des poèmes, des paroles pour des chansons jamais composées. parfois, il me dit: "L´ambiance me fait penser à ca", et il me tend deux ou trois pages de texte tapé à la machine, qui ne rentreront jamais dans une chanson de deux ou trois minutes. Je lui demande où je commence, il me dit: "Choissis un passage. Essaie de voir les mots qui fonctionnent." J´ai entre mes mains des textes qui n´ont jamais été écrits pour ce rythme et je dois me lancer!

Vous saviez que ca serait un album, au final?

Non: c´était des essais, des expérimentations. J´ai bien pensé que certaines chansons pourraient atterrir dans un film, une vidéo, mais pas un album. On n´avait jamais parlé de faire un album. On avait mixé quatre ou cinq chansons, toutes celles avec des machines, les premières, lorsque David m´a dit: "Quelque chose commence à prendre forme." Il m´a sorti un nom, pour ce projet: quatre chiffres, 2960.

Qu´est-ce que ca signifiait?

Il ne veut pas me le dire.

Quelles différences y a-t-il entre le David Lynch qui vous imaginiez en avant vu ses film et le David Lynch que vous connaissez maintenant?

David est l´une des personnes les plus gentilles que je connaisse. Il est violemment honnete. Il fait des films, des peintures et bien d´autres choses et il a une image, qu´il n´a pas labellisée mais qui existe. Elle lui colle à la peau. Il ne faut rien contre, il ne fait rien pour. C´est comme ca. Et puis, il y a l´homme dans sa vie privée, qui est différent de son image. Il préfère garder les choses séparées. Mais il est fondamentalement gentil.

Vous sentez-vous proche de son univers?

Maintenant, oui. Je n´avais jamais travaillé pour le cinéma et quand il m´a dit: "Maintenant, on va mixer Une histoire vraie", je me suis rendu compte que je n´avais mixé de film. J´ai loué un DVD par soir pour essayer de comprendre comment les choses étaient enregistrées. Quand on a fait le mix, le responsable des dialogues m´a coincé un  jour et m´a dit: "Tu as des couilles. Il y en a qui sont assistants pendants dix ans,  qui attendent à coté de l´ingénieur avant d´avant le droit de toucher la console et toi, tu mixes un long métrage direct!" Je lui ai dit: "J´ai rien demandé. J´ai cru qu´il allait venir avec un ingénieur du son et que je serrais son assistant." Je ne savais pas que j´allais tout faire! Plus tard, le mixage de Mulholland Drive a été particulièrement intense parce qu´on n´avait pas un gros budget. On était censé boucler en quatre semaines: on en a passé quatorze. Pas de pré-mix, il expérimenait et on a tout monté en direct. Les producteurs devenaient fous. David a souffert, je pense, parce qu´on a pris beaucoup de retard, mais c´est devenu superbe. Il a pris énormément de plaisir parce qu´il a eu le temps d´expérimenter.

Est-ce vous qui avez enregistré la version espagnole de Crying qui est au coeur de Mulholland Drive?

C´est une très belle histoire. L´agent musical de David, qui est aussi celui de Rebekah [Del Rio] nous l´a présentée un jour en nous disant qu´elle possédait une très belle voix. Après cinq minutes, David lui dit: "Es si vous nous cahntiez quelque chose?" Elle hésite, accepte, se lève pour chanter mais David lui dit: "Allez dans la cabine." J´avais un micro branché. Elle met le casque. Il y avait un peu de réverb´ dans le micro, pas de compression, pas d´égalisation, le micro était juste branché dans un lecteur-enregistreur numérique. Et elle chante Llorando. Au bout d´une minute, sa voix se casse. Elle se reprend: "je peux faire mieux ca." Deuxième prise: du début à la fin, la chanson telle que vous l´entendez dans le film. On la connaissait depuis moinds de dix minutes! On était estomaqués! David l´a incluse dans le pilote [de Mulholland Drive qui était à l´époque un projet de série télévisée]. C´était en novembre 1998. Elle est dans le film grace à ce moment là. J´ai juste ajouté un peu de réverb´ au moment du mixage du film pour montrer que ca se passe dans une salle vide.

Quelle coincidence qu´elle choisisse de chanter une version espagnole de Crying de Roy Orbison, quand on sait que David est un grand fan de ce dernier...

Je ne pense pas qu´elle le savait. Je n´avais jamais entendu de version espagnole de Crying. On ne savait meme pas qu´elle allait chanter en espagnol! David avait toujours voulu mettre Crying dans l´un de ses films. Il avait essayé pour Blue Velvet mais ca ne correspondait pas. Un coup de chance: tous les éléments de l´univers s´accordent et  vous etes au bon endroit, au bon moment. Pour David, c´était un raz-de-marée.

Que retierez-vous de cette collaboration?

J´ai travaillé avec des centaines de personnes dans des dizaines de studios pendant des dizaines d´années, et je peux vous dite que ce que je préfère, c´est travailler avec David. Parce qu´il adore expérimenter. Il n´y a aucune loi: c´est le reve de tout ingénieur, de tout musicien. Il est toujours ouvert. Il adore ou il déteste, mais on peut essayer. Il dit: "Il faut baisser ca, ajouter ca." Pour l´album qu´on a fait avec Jocelyn, il m´a dit un jour: "Je veux que ca sonne comme un canyon. Un canyon et marbre noir." Il faut inventer: c´est très jouissif. C´est un reve de travailler avec quelqu´un de cette trempe."