Études, revue mensuelle, March 1987, no. 361

 

Blue Velvet
de David Lynch


"Velours bleu", quel beau titre! C'est celui d'une chanson langoureuse que chante Dorothy (Isabella Rossellini) dans le cabaret d'une petite ville de Caroline du Nord.

Des quartiers résidentielis dans lia verdure. Un jardinier arrose ses fleurs. Tout à coup, le tuyau se coince, fait tomber le vieil homme, l'étrangle. On le retrouve en réanimation à l'hopital où son fils, Jeffrey, lui rend visite. Au retour, celui-ci découvre, dans l'herbe d'un terrain vague, une oreille humaine. Il l'apporte à la police.

Blue Velvet qui a obtenu le Grand Prix du dernier festival du cinéma fantastique d'Avoriaz, n'est pas un film de tout repos. Dur, violent, il joue avec les paroxysmes (douche écossaise garantie); l'émotion succède à l'horreur. Mais ce qui pourrait n'etre qu'un truc spectaculaire nourrit une belle histoire contée avec vigueur, intelligence et sensibilité.

Un jardin, des fleurs, un accident, un fragment de chair humaine. En quelques minutes, nous sommes passés du cliché à une image insoutenable. On dirait que tout le film va développer l'antithése. Jeff, le héros, va osciller entre deux femmes: Sandy, la blonde et gentille collégienne, sa voisine, fille du chef de la police ; et la sulfureuse Dorothy, qui va l'entrainer dans une descente aux enfers. Ce sera aussi une initiation, l'épreuve du bien et du mal.

On a reproché au film son manque de style, ses excés. Je suis frappé au contraire par la maitrise avec laquelle David Lynch unifie une matière aussi disparate, déployant une gamme de registres et de sensations qui devraient en toute logique déchirer le tissu du film, l'étrange et chatoyant "velours bleu".

David Lynch n'hésite pas à placer son oeuvre sous la double référence de Louis Lumiere (L'Arroseur arrosé), le réalisme de Hitchcock, celui de Psychose où l'intrigue policière conduit au fantastique. Pour tenir ces extremes, il invente un cinéma hyperréaliste qui se manifeste par une double démarche. Sa caméra saisit, de très près, ce que notre oeil n'a pas l'habitude de voir. Par ailleurs, elle fixe, eile immobilise des visions, des tableaux. Double approche du monstrueux. Il se cache sous les apparences et les gestes, sous la peau et le mouvement.

On dirait que ce film tourne autour d'une figure maléfique et fascinante : Franck (Denis Hopper), trafiquant de drogue et chef de bande, maitre-chanteur qui tient sous sa coupe la fragile Dorothy, dont il enlève le mari et l'enfant.

II faudrait parler, à propos de Franck, d'un hyperréalisme des situations qui répond a l'hyperréalisme des images. Ainsi, lorsque Jeff, qui a réussi a s'introduire dans l'appartement de Dorothy, va assister, caché dans un placard, à Ieurs ébats sexuels, la violence extreme de la scène peut paraitre à première vue gratuite ou complaisante. A la réflexion, le grossissernent du trait se révèle comme le moyen de peindre une vérité inaccessible : l`ambivalence de Franck. Près d'une femme il est d'autant plus brutal, cruel, qu'il redevient un enfant, ne peut s'empecher de faire l'enfant. Une telle vision permet à Jeff de découvrir lui-meme sa propre ambivalence, entre la douce Sandy et l'envoutante Dorothy.

Etrange film où des mécanismes apparemment grossiers servent à explorer un univers psychique tout à fait cohérent.


Jean COLLET