Cahiers du Cinéma, No 540, Novembre 1999

Last Highway

 

- par Clélia Cohen -

 

"Que l`ombre étoilée qui tombe la nuit

Leur fasse d`éternelles funérailles."

Emerson

 

UNE HISTOIRE VRAI se déroule aujourd`hui entre les Etats Unis de l`Iowa et du Wiscosin... Se déroule au sens propre, littéral, le plus plein, le plus ample aussi. Dans la petite bourgarde de Laurens, Iowa, Alvin Straight (Richard Farnsworth), soixante-treize ans, se remet à peine d`une chute lorsqu`il apprend que son frère ainé vient d`etre victime d`une attaque. Les deux hommes ne se sont pas parlé depuis dix ans. Alvin décide d`entreprendre le voyage de la réconciliation, seul, et par ses propres moyens. Sa mauvaise vue ne lui permettant pas de conduire, il parcoura les cinq cent sept kilomètres qui les séparent de Mount Zion, Wisconsin, sur le petit tracteur qu`il utilise pour tondre sa pelouse, et auquel il aura accroché une remoruqe en bois. David Lynch retrace pas à pas, et en détail, l`aventure d`Alvin. Il suit avec minutie les préparatifs de départ (achat de matériel et de provisions, assemblage mystérieux de planches de bois), jusqu`au moment où Alvin Straight , assis sur son tracteur miniature, fait une marche arrière afin d`y accrocher la remorque terminée. Alors, sa fille Rose (Sissy Spacek) comprend á quoi servira cette grande caisse de bois sur roues qu`ils sont construite ensemble. Alors, à la faveur de cet enclenchement, le film et l`histoire peuvent se dérouler.

Alvin Straight décide donc de "prendre la route à nouveau", Une histoire vraie se déclenche avec lui, épouse son rythme singulier, celui, lent et fragile, d`un vieil homme qui s`aide de deux cannes pour marcher et se déplace à bord d`un véhicule guère rapide qu`un vélo. Alvin Straight déclare que l`"on voit bien mieux les choses assis", et ce que David Lynch voit grace à ce changement de position diffère de tout ce qu`il a pu filmer auparavant. Très vite, s`efface le sentiment d`assister au voyage bizarre d`un original perché sur une tondeuse à gazon au profit d`un familiarité naturelle avec l`entreprise d`Alvin Straight. Le monde décrit est un monde où, à la question "pourqoui diable as-tu besoin d`une pince à attraper?", la seule réponse attendue, donnée possible est "pour attraper". Une histoire vraie est aussi simple que cela, d`où le sentiment de liberté et d´audace melées qui s`en dégage: Lynch y filme l`air, son bruissement secret dans les feuillages, le cliquetis métallique des roues d`un peloton de cyclistes qui le fendent, et les marques qu`il imprime aux visages. Le dernier film de David Lynch suit son personnage, ne le précède jamais, l`accompagne. Des fondues appuyés et nombreux dissolvent les uns dans les autres les paysages traversés, des plans larges, mouvants, balaient les plaines, les champs, le ciel. Par la fluidité de la mise en scène, par sa texture aérienne, le film devient l´espace arpenté par Alvin Straight. La pellicule elle-meme semble parcourue du souffle, des vents invisibles qui poussent le personnage. Qu`Alvin soit contraint, à la suite d`une panne, de revenir en arrière pour changer de véhicule, et Une histore vraie s`en retourne avec lui. De meme, quand un camion le double et que la violence su souffle fait s`envoler son Stetson, Lynch accorde à Alvin tout le temps nécessaire pour arreter son moteur, saisir ses deux cannes et aller ramasser le chapeu échoué sur la route quelques mètres plus haut: si Alvin s`arrete, le film s`arrete. C´est l`une des plus belles scènes du film. Une de ses plus belles croyances aussi.

Une histoire vraie est, ainsi, un film valloné, à l`image du premier plan, un mouvement de grue qui, d`une vue en plongée, descend et s`approche de la maison d`Alvin Straight, devant la porte, au moment où retentit le bruit sourd de sa chute, puis s`éloigne et parcourt le chemin inverse; ou des nombreux d`autres qui scandent le film, sinusoides, qui, à partir des lignes jaunes de la route, s`élèvent vers le ciel avant de redescendre se fixer sur le petit véhicule d`Alvin, au centre de l`image, de la route, du paysage, toujours. Vallonné, le film l`est aussi parce qu`il est construit en courbes, en collines. Aux moments où Alvin contemple les étoiles ou ramasse des branchages pour un feu, succèdent parfois de véritables pics: lorsque la transmission de la tondeuse lache et que le personnage dévale une pente, au cours d`une séquence au montage désordonné, soudain affolé. Ou quand, une voiture percute un daim, et que la caméra cadre alors Richard Farnsworth, en zooms successifs, pendant que le crissement aigu des freins déchire la bande-son. Lynch instille une inquiétude, une sorte de suspense entrelacé à la lenteur, rappelant, par la friabilité de la matière filmique, combien le personnage et son moyen de transport sont sensibles au moindre souffle.

Ainsi que le double signification du titre original le laisse entrevoir (The Straight Story), la ligne parcourue est droite en effet. Mais elle n´en est pas moins soumise à des ralentis (les rencontres), des arrets (les étapes), des stries. Comme la diction particulière de Rose, la fille d`Alvin, qui ne parle que par jets de paroles interrompus par des silences soudains; comme les lignes obliques de l`averse qui obture le champ et oblige Alvin à suspendre sa progression; comme le visage de Richard Farnsworth, aux rides aussi profondes que des entailles. Suivant ce cours fait de dilations et de précipités, Une histoire vraie est une expérience du Temps distendu, où les repères se troublent, se désagrèrent, une expérience qui prend toute sa mesure lorsqu`Alvin déclare, vers le dernier quart du film, que son périple dure depuis cinq semaines, considération depuis longtemps oubliée.

Cette perte de la notion du temps concourt à faire d`Une histoire vraie un film-reve, émaillé de symboles, pareils à ceux d`un conte: un but à atteindre (au nom biblique), une série d`épreuves initiatiques à surmonter, un ciel étoilé, un fleuve à traverser, un cimetière, un frère (un double) à retrouver... Des événements, des silhouettes singuliers peuvent émerger, qui semblent tout droit sortis d`un livre de Lewis Carroll, et où le Lynch d`"avant" s`autorise à ressurgir, lorsqu`il met en scène une grosse voisine qui bronze à l`aide d`une plaque de cuivre en se goinfrant de marshmallows, deux jumeaux garagistes chamailleurs, ou le délire hystérique d`une conductrice qui vient d`écraser un daim. Et lorsque Rose revasse à la fenetre, un petit jet d`eau et un ballon bleu qui roule dans le champ suffisent à rappeler les enfants perdus. Au terme du voyage, Alvin retrouve Lyle (Harry Dean Stanton), un frère qui pourrait etre lui, qui est lui (il se déplace à l`aide d`un déambulateur, celui-là meme qu`Alvin avait réfusé après sa chute, au début du film).

Dès lors, ce film-reve n`est jamais éloigné d`un espace filmique idéal, d`un film revé, où les fondus superposent un soleil couchant à un feu de camp, où l`évocation par le personnage de son expérience de la guerre est illsutrée par la bande-son, faisant entrer le fracas des bombes dans le champ sonore, où l`annonce off, de l`attaque de Lyle se traduit instantanément par un coup de tonnerre et le reflet livide d`un éclaire sur le visage d`Alvin Straight. Une histoire vraie est le film parfait, en ce sens qu`il permet aux choses les plus simples, mais aussi les plus improbabales, d`advenir à l`écran, comme lors de cette belle séquence en plan très lointain, où la tondeuse, tombée en panne tout près du but, redémarre simplement après qu`un paysan lui a conseillé de "réessayer encore une fois". Quelque chose d`idéal caractérise aussi le bout d`Amérique arpenté par le film, quelque chose qui vient, bien sur, du road movie, mais du road movie originel: le western. Avec son chapeau de cowboy, ses jeans et ses bottes, son visage qui rappelle celui de Walter Brennan, old timer des films de Ford ou de Mann, sa facon d`abattre sa tondeuse en panne comme un cheval blessé, sa volonté de reprendre la route et ses bivouacs et de, surtout, ne jamais s`enfermer pour profiter pleinement des espaces que lui ouvrent son aventure et son itinéraire, c`est bien par cette vieille école-là que sont travaillés le personnage et le film. Retrouver son passé, la profondeur de ses rides dans la terre parcourue et ses sépultures, camper à proximité d`un cimetière fordien, "le plus ancien cimetière du Midwest". Le thème de guitare claire composé par Angelo Badalamenti est d`ailleurs très proche du Claudia`s Theme de Lennie Niehaus pour Impitoyable, un film où le sol que l`on foule n`est que cicatrices du passé. Et puis, qu`est-ce que la route, sinon une matière idéale de cinéma? Des visages sur des paysages, une trajectoire sur du temps.

Une histoire vraie est, ainsi, un conte, un reve, troué d`éclats de cauchemar, là inquiets, ici insolites; c`est une balade aérée en meme temps qu`un sur cheminement vers la mort - cette histoire et ce voyage sont derniers, si Lynch n`insiste jamais, son film pourtant ne parle que de cela. C`est une histoire vraie devenue une vraie histoire de cinéma. Un film simple autant qu`indécidable, classique parce qu`un peu secret, limpide et changeant comme un cours d`eau, comme le Mississipi, dernière étape, dernière frontière (entre Wisconsin, entre la trajectoire et son terme) du voyage d`Alvin Straight.

Au cours de ce voyage, LAvin aura croisé, écouté, sans doute un peu changé plusieurs personnes. A toutes pourtant, à la jeune fugueuse comme au pretre, à la famille comme au barman, il aura chaque fois répété la meme chose: d`où il vient, où il va, et pourquoi; comme s`il ne restait plus, à présent, qu`une seule histoire à raconter.