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Cahiers du Cinéma, Novembre 2001, No. 562 |
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Convergences Mulholland Drive (David Lynch) et Millenium Mambo (Hou Hsiao-hsien)
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Lynch et "HHH", l`autre
avant-garde
Apparus ensemble il y a vingt ans, à des poles géographiques opposés de la planète et du cinéma, David Lynch et Hou Hsiao-Hsien ont convergé jusqu`à etre aujourd`hui très proches. A la fois grands films d`amour et grands films concepts, Mulholland Drive et Millenium Mambo se tiennent aux postes les plus avancés du cinéma contemporain. par Olivier Joyard et Jean-Marc Lalanne
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Mulholland Drive et Millenium Mambo vont en couple. Pas seulement parce qu`en bien de points ils riment et se répondent. Mais aussi parce que chacun d`eux appelle à etre vu deux fois et forme ainsi un étrange couple avec lui-meme. Il y a d`abord le temps de la première vision, traversée tatonnante dans la jungle de récits méandreux. Puis vient celui de la seconde fois, quasiment programmé par le film. Les maillons s`assemblent avec plus d`aisance, mais on espère alors ne pas trop parvenir à comprendre. Il y a une base arrière à chaque plan, plusieurs cotés, des angles nets, d`autres qui sont flous. Nous pénétrons dans ces films par tous les sens, avec notre seule capacité de mémoire immédiate et d`associations. Cette double expérience, jamais contradictoire, du déboussolement et du désir d`éclaircissement, est aussi celle des personnages. Les deux apprenties comédiennes de Mulholland Drive, Betty et Rita, la presque adolescente de Millenium Mambo, Vicky, arpentent des territoires où tout leur apparait pour la première fois: premiers castings, premiers amours, premières désillusions. Toutes sont des jumelles de l`Alice de Carroll, petites filles traversant, entre émerveillement et effroi, un monde-devinette. Et les deux films sont des sortes de wonderland, territories recourbés sur eux-memes, avec leurs lois spatio-temporelles propres. Dans Millenium Mambo, les intérieurs (clubs techno, appartements) sont juxtaposés, à la fois contigus et disjoints (les trajets de l`un à l`autre sont effacés). Mulholland Drive opère des effets de montage plus violents encore. Dans les dernières séquences, les personnages sont catapultés d`un lieu à l`autre par flashes, presque téléportés. Dans les deux films enfin, le temps s`enroule en nattes, flash-back et flash-forward se confondent, et il nous revient, ainsi qu`aux personnages, de tenir la conversation avec lui. Au dernier plan de Mulholland Drive pourrait succéder la première séquence. Car le motif de la boucle (narrative, temporelle) structures les deux films. Hous Hsiao-hsien prend meme soin de l`inscrire à l`intérieur du récit, par la grace d`un apprenti DJ qui bidouille ses séquences musicales en tous sens, davantage soucieux d`initier un climat sonore vaporeux qu`une véritable progression mélodique et rhythmique. Les multiples héroines à personnalités de Lynch, la jeune Vicky de HHH, font la meme expérience que nous: celle de l`impossibilite stabilité de chaque chose. Rien n`est fixe dans Millenium Mambo et Mulholland Drive: aucune sensation, aucune apparence, aucun sentiment. Chez lynch, c`est d`abord Betty (la blonde) qui recueille Rita (la brune), la caresse du regard puis de tout son corps. Elle l`aime à chaque étape. Elle l`aime parce que littéralement elle ne lavoit jamais à l`identique. Quand elle l`admire coiffée d`une perruque blonde, elle lui susurre: "Tu ressembles à un autre", déclaration qui vaut comme définition de l`amour meme (cf. Vertigo, on y reviendra). Par la suite, les images ne vont cesser d`en rappeler d`autres, den appeler d`autres: Rita devient Camilla, Betty devient Diane, laquelle, toute de solitude multipliée, n`aura cessé de se transformer par brutales saccades, changeant de prénoms, d`apparence et de corps, jusqu`à voir son propre cadavre en dehors d`elle-meme, étendu sur un lit. Un semblable vacillement du meme parcourt Millenium Mambo, tout autour de Vicky. Comme Betty dans Mulholland Drive se voit morte, elle se voit vielle. Elle rencontre, lors de son voyage au Japon, la vielle femme qu`elle pourrait devenir. Les images Vicky se uperposent parce qu`elle oscille entre diverses lignes de fuite et de retour du temps: cette vielle femme comme un projection de la fin de sa vie, cette voix-off qui vient du futur proche (l`an 2011) et récitée à la troisième personne, la dissocie d`elle-meme, ce présent das lequel elle piétine et s`enferre. au coeur du film, un très beau plan: elle pose son visage dans la neige et où, tout à coup, ce qu`elle est, là et maintenant, lui apparait enfin, mais en dehors d`elle-meme.
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David Lynch.
Photo: Carole Bellaiche pour les Cahiers du Cinéma |
| Play-back
Personnages qui passent de corps en corps comme des virus (Lynch), personnage qui se débat dans l`écheveau des différents moments de sa vie (HHH): Mulholland Drive et Millenium Mambo proposent deux expériences de l`altération. Chacun affronte avec terreur la gestation de l`autre en lui. Pour cela, Lynch et Hou s`approprient de facon très originale un meme procédé: le play-back. Millenium Mambo est raconté en voix-off d`un point à la fois défini (2011), mais encore indistinct: notre future. Le spectateur que nous ne sommes pas encore devient le contemporain du personnages tel qu`il existe déjà (et nous parle) sur la bande-son. la voix de Vicky n`est pas seulement décollée de son corps (commes toutes les voix-off); elle nous parle d`un site inhabitable pour nous, rivés aux cotés d`une Vicky (celle de 2011) qui n`est déjà plus.D´autant qu`il n`est jamais signifié qu`il s`agit bien de cet autre "elle" qu`on entend: la voix est peut-etre la sienne car elle lui ressemble, mais on ne peut en etre sur. Dans les deux films, la possibilité que les personnages ne se reconnaissent pas (pas plus que nous ne les identifions avec certitude) rest ouverte. Chez Lynch, dans la seconde grande scène de casting, différentes actrices se succèdent pour interpréter une chanson en play-back. Les corps passent, la voix reste. Plus tard, Betty et Rita se rendent dans un théatre. Une chanteuse interprète une litanie sentimentale en espagnol. Puis s`effondre, tandis que la voix poursuit sa mélopée. Les deux filles éclatent en sanglots. Sur scène, la voix se déprend du corpsdont elle semblait émaner. Dans la salle, au contraire, deux corps fusionnent dans une meme émotion paroxystique, une sorte de révélation. De quoi? Comme l`énonce à ce moment un speaker en coulisse: "Tout est enrigistré." Oui, tout est play-back, tout est en dehors de soi. Tout est altéré. Torsion L`altération est aussi le traitement qu`un cinéaste fait subir à un film de référence. Dans Millenium Mambo, Hou retravaille au corps le cinéma de son supposé rival Wong Kar-wai. Un plan de voiture comme dans In the Mood for Love, des querelles en chambre et un rendez-vous prévu sur un message enregistré comme dans Happy Together, les images de Wong reviennent à travers celles de Hou, mais vidées de leur énergie hoque-tante, tirées vers une atonalité comateuse. Lynch, de son coté, revient encore sur Vertigo. Ces personnages d`actrice qui se dédoublent prolongent celui de Kim Nowak (dont le prénom, Madeleine, tel le biscuit proustien du meme nom, encourage la prolifération sans fin des réminiscences). Mais Lynch fait subir au film d`Hitchcock une étonnante torsion. Betty, qui meurt deux fois, au milieu et à la fin du film, n`est pas seulement Madeleine. Elle est aussi Scotty (James Stewart), qui enquete et qui désire, tiré par l`objet de son obsession dans une spirale mortifère. Lynch contracte en une seule figure le voyeur et son objet, le regard et l`image, le masculin et le féminin. Dans un autre grand film polyphonique, Méditerrannée de Jean-Daniel Pollet, une phrase est reprise en boucle: "Et si tout à coup, quelqu`un se mettait tranquillement à vous remplacer?" Mulholland Drive et Millenium Mambo relancent cette étrange proposition. Les histoires d`amour qu`il racontent sont hantées par cette possibilité de se voir remplacé. Mais cette hypothèse terrible est peut-etre une chance. Les nombreuses pistes et interprétations qu`ouvrent les deux filmes transforment le specatateur en membre actif et passif de la ronde. Les cinéastes y participient à armes presque égales, à la fois maitres de leur regard et specatateurs de leurs propres constructions. Alors, dans une mystérieuse harmonie, chacun est pret à prendre une place qui n`est pas la sienne et, dans une geste élégant, à se laisser tranquillement remplacer. |
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