| Ce film à la morale "hollywoodienne" va à l´encontre du style "hollywodien" du moment: c´est la nostalgie du western humaniste à la John Ford que Lynch ressuscite d´un seul passage de tondeuse à gazon |
![]() |
| Une histore vrai, avec Richard Farnsworth, un ancien de chez John Ford |
D`abord, une colle. Quel est le point commun enter La Grande Illusion, de Jean Renoir, et Une histoire vraie, de David Lynch? Vous séchez? Eh bien, sachez que ni dans l`un dans l`autre n`existe l`ombre du commencement d`un tiers de salaud! Ces deux films diffusent le meme parfum délicat d`optimisme désabusé dans deux époques dangereuses. Respect, voire amitié et complicité, entre supposés ennemis dans une Europe en guerre totale et qui s`sapprete à retomber dans le gouffre (La Grande Illusion date de 1937). Calme, fidélité, pudeur des sentiments fraternels, dans une balade à travers deux Etats d`une Amérique dont les écoliers règlent leurs problèmes de mauvaises notes à coups de fusil à pompe.
Les admirateurs de Lynch risquent d`etre décontenancés. Pas de soufre (Blue Velvet), d`onirisme noir (Eraserhead), d`humaine monstruosité (Elephant Man), d`épopée cosmique (comme dans ce grand film superbe et malade qu`est Dune), de conte de fées envahi par la noir-ceur (Sailor et Lula) ni de crime en une ville née d`un cauchemar réaliste (Twin Peaks). Une histoire vraie parcourt l`Amérique du Middle West le temps d`une moisson. Un été à la maturité resplendissante entre Iowa et Wisconsin. Des champs des mais, du soleil et des orages, des rencontres au fil des jours qui s`étirent comme une route droite tracée sur un continent géant. Le rythme du film suit la vitesse du véhicule choisi pour nous mener aux frontières de la fraternité entre frères perdus de vue mais aussi entre inconnus: une tondeuse à gazon.
La tondeuse n`est pas qu`un outil de jardinier, mais également un symbole de l`Amérique des campagnes, comme le fusil de chasse dans son ratelier, à l`entrée des maisons de bardeaux, ou le pack de bière à partager entre voisins assis sous la véranda en contemplant la plate immensité des champs sous le mordoré du couchant. C`est le seul véhicule qu`Alvin Straight, 73 ans, puisse conduire, compte tenu de sa mauvaise vue. Une histoire vraie conte une histoire vraie, celle de ce viel homme qui, parti de Laurens, Iowa, atteignit Mount Zion, Wisconsin, à 507 kilomètres de là, en un peu plus de six semaines, en 1994. Alvin Straight donne son nom au titre original, The Straight Story, qui peut signifier l`histoire de Straight, ou une histoire vraie, mais aussi une histoire juste. Lynch joue adroitement, méticuleusement sur les trois possibilités.
Alvin (formidable Richard Farnsworth) apprend que son frère Lyle, 76 ans (on le découvrira à la fin en la personne de Harry Dean Stanton), a subi une attaque cardiaque. Ils sont fachés depuis dix ans, on ne saura trop pourquoi - les vieux routards sont pudiques comme les vieux soldats, et Alvin appartient à ces deux nobles spécimens. Il décide donc de lui rendre visite. S´ensuit un road-movie nonchalant, rythmé par le passage des moissonneuses-batteuses dans les champs et le jaunissement des feuillages tout au long de cette rote avalée à très petite vitesse. Et là Lynch pointe son nez - le Lynch qui sait regardez l`autre versant de la réalité. Une dame, jolie, fole sur les 64 kilomètres qui séparent son travail de sa maison. Or elle aime les daims et hurle sa colère désepérée dans le vent des plains. La nuit, dans le jardin de la maison d`Alvin, où veille sa fille, Rose (retour enchanteur de Sissy Spacek), bègue et "un petit lente", selon son père, roule un ballon blanc, suivi bientot par un garconnet. Reve? Fantasme? Réalité? On apprendra que, à cause de sa "lenteur" d`esprit, on a arracher son enfant à Rosie. Des jumeaux garagiste, Harald et Thornvald, portant l`uniforme du héros de jeu vidéo Super Mario, réparent en s`engueulant la tondeuse, en panne. C´est l`intrusion des Tweedledum et Tweedledee d`Alice dans ce road-movie. Il fallait bien que par ces "étranges étrangetés" Lynch fasse mine de signier pour rassurer ses admirateurs, inquiets.
Ce film à la morale "hollywoodienne" (l`adjective est devenue péjoratif depuis quelques années, on ne sait plus pour quelle raison), c`est-a-dire simple, à l`antique, va à l`encontre du style "hollywoodien" du moment. On y roule à 5 kilomètres à l`heure, on n`y tire pas un coup de feu et on échange des souvenirs tristes plutot que des injures. L`étranger de passage sort plus facilement une saucisse de Francfort qu`un colt à six coups quand une ombre s`approche de son bivouac nocturne. La jeune auto-stoppeuse qui surgit ainsi de la nuit ne tente pas de l`égorger, mais cherche à se confier. C`est la nostalgie du western humaniste à la John Ford que Lynch ressuscite d`un seul passage de tondeuse à gazon. Fait attesté par la présence meme de Richard Farnsworth, ancien second ranchero, voire troisième pistolero, chez Ford, Hawks ou Peckinpah.
Le western est un genre mort. Clint Eastwood lui éleva une stèle glorieuse, Impitoyable. Lynch se préoccupe de son ame erratante dans l`Amérique d`aujourd`hui: on y recoit à bras ouverts l`étranger solitaire dans des bourgardes loin du monde et répondant au joli nom (vrai) de Prairie du Chien: on y échange des confidences de la guerre contre les Allemands au bar du coin, comme naguère au saloon celles d`une guerre contre les Indiens. Rien n`aurait changé? Lynch a encore réalisé un reve.
Jean-Pierre Dufreigne