Premiere No. 164 (September 1990)
La Palme d`or 1990, un électrochoc cauchemardesque et humoristique

Sailor et Lula

Wild at Heart

Sailor (Nicolas Cage) et Lula (Laura Dern), à bord de leur Bonneville qui les conduit dans leur course folle.

Nul doute que ce film de haine et d`amour va déclencher les memes sentiments épidermiques dès qu`il embrasera les salles obscures. Le spectateur n`a plus guère l`habitude d`etre violenté avec autant ardeur. Après le premier plan incandescent, passée la première scène électrochoc, étendu au tapis par la déflagration hard-rockée, deux solutions: la sortie précipitée (révulsion) ou la fuite en avant (fascination). Bien peu resteront indifférents à ce road movie nettement shakespearien, qui n`est pas juste un film mais plutot une expérience extrème pour les héros et pour les spectateurs. La trame du drame? Classique. Sailor le marlou et Lula l`évaporée, couple romatico-givré, sont en cavale. Pour la vie, celle qu`ils voudraient se faire. Contre la mort, une sentence commanditée par la famille. Des "Amants de la nuit" à "Bonnie and Clyde" en passant par "Gun crazy" et des centaines d`autres, le cinéma américain a déjà traité le sujet. Mais pas comme ca. Apropos limité, traitement démesuré. Terreur, malaise et beauté.

Certes, jusqu`à présent, les oeuvres de David Lynch n`invitaient pas à la contemplation béate (qui est sorti indemne d`"Eraserhead", d`"Elephant Man" ou de "Blue velvet"?), mais, là, il jette ses personnages dans une spirale infernale qui traverse tous les tabous d`une certaine Amérique, et il les dépèce avec délectation, exhibant ce qui est ordinairement occulté à l`écran et qui fait pourtant le menu de n`importe quel JT: le sang, le sexe, le crime, le vomi, les drogues dures ou douces, l`inceste, l`avortement, l`infirmité, la Mafia... Pour étaler tout ca, il s`est emparé d`un polar de Barry Gifford, dont il appréciait la crudité limpide des dialogues, et il l`a "Lynché". Avec une telle sauvagerie que la première explication qui pourrait la justifier est celle du défoulement.

Il est évident que ce cher David a injecté dans "Sailor et Lula" tout ce qu`il s`était retenu de faire (de justesse) dans sa série télé "Twin Peaks", qui suivait elle-meme une longue période d`abstinence cinématographique forcée. Du coup, l`univers phantasmatique (et drolatique) de notre esthète pictural implose, et dévaste, comme par hasard, le fondement des mythologies amériaines. C`est le coté "brassage-homme" du film qui intègre, avec un style hyperréaliste fulgurant, tous les genres originaux  que l`Amérique a produits durant le siècle: la série noire, le western, le blues, le cartoon, la route, le rock et le cinéma de voyous. Sailor se déclaire "rebelle sans cause", comme James Dean, porte une veste semblable à celle de Marlon Brando dans "`L`homme à la peau de serpent" et chante du Presley. Etant donné que tous les personnages du film sont plus ou moins ravagés - et interprétés mucho gonzo par un casting intégralement épatant -, la conclusion s`impose d`elle-meme: David Lynch, en poète officieux et tordu, ausculte une Amérique malade. Avec une maitrise de outes les techniques du cinéma qui rend son film éminemment cinégénique, mais aussi des manipulations de chirurgien au penchant fortement marqué pour les chairs martyrisées. Cre qui, à la longue, peut indispenser...

Au fur et à mesure que les références au "Magicien d`Oz" se sont de plus en plus insistantes et ponctuent le trip acid du tandem, le project émerge de la fièvre sexy et se diagnostiquerait comme la version lynchienne d`un conte de fées (le reve américain) qui tournerait au cauchemar. Laissant in extremis un seul recours aux exclus: l`amour. Premier film en phase avec les années quatre-vingt-dix, "Sailor et Lula" tranche sèchement dans le corps chatré du cinéma américain des années quatre-vingt. C`est l`heure hou la la, et comment!