Les Inrockutibles, David Lynch Hors Série (2001), p. 18-21

Le Mirage Américain

L´Amérique selon Lynch? Une accumulation de clichés qui confine au fétichisme. Mais aussi, sous le vernis qui se fendille, un dadre où le petit gars du midwest met en scène sa vision du monde

Par Jean-Baptiste Morain  Photos David Lynch


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David Lynch photograph David Lynch photograph David Lynch photograph David Lynch photograph

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C´est une série de clichés, de vitraux sulpiciens, une collection de décalcomanies tirées des album de Lucky Luke (Old Timer en vedette), un groupe de figures grotesques croquées par Norman Rockwell. Ou des archétypes, comme on voudra. Ils sont Américain, ils sont cinématographiques - ce sont des personnages. Qu´est-ce donc? Une histoire vraie, un film de David Lynch, une peinture de l´Amérique profonde, un film de commande. Une histoire vraie, c´est à la fois le film des inserts, le film des objets, des créatures et des décors emblématiques, citations de l´Amérique de la campagne, du fin fond du jardin, de l`Amérique lontaine et du milieu - à l´ouest, donc. Mais aussi, le film des affects simples, des sentiments communs, des traumatismes familiers, des images poétiques populaires et des souvenirs  quotidienne (d´amour, de travail, de culture religieuse, de famille, de guerre, d´histoire de l´Amérique) qui circulent entre et ces choses et ces lieux.

Au fil de ses films, Lynch sème des éléments qui forment le fond de son cinéma. Ils sont significatifs. Les lieux d´abord: un chateau d´eau, une banlieu résidentielle (avec ses maisons et ses clotures blanches, ses parterres de tulipes, son système d´arrosage, sa cuisine forcément "américaine"), un camping avec des caravanes, une station d´essence, des silos à grain, des forets de sapins, des champs à perte de vue, des carrefous, une vielle bicoque qui brule, un cimetière, un pont, des grilles, des usines, des bars et bien sur une route qui défile avec ses lignes jaunes. Bien sur encore, le coffee-shop, temple lynchien par excellence, avec ses tartes aux cerises, ses sandwichs au thon et au frommage suisse, ses frites dorées, son café clair, ses glaces (crémeuses sinon rien) et ses serveuses en tenue de soubrette. Ensuite, les objets, dont les vetements: le Stetson, la chemise de bucheron, le jean; les machines et outils: un arc à souder, une tondeuse, une bombe de dégrippant, une moissonneusebatteuse, un tracteur, un pot d´échappement, une roue, une chaise pliante rouillée, un fusil; et enfin les aliments: une saucisse de Francfort, de la mousse de foie, un verre de lait, une bouteille de bière... Et quelques animauxm, surtout des oiseaux - rouge-gorge becquetant un insecte ou hibou hullulant - et des cerfs (comme dans Twin Peaks ou Blue Velvet) qui se suicident... Et tout se termine par un ciel étoilé, comme dans Eraserhead ou Elephant Man. Ou comme dans La Nuit du chasseur. Ou comme sur le drapeau américain.

On n´est pas très loin du fétichisme. L´Amérique éternelle, telle qu´on l´imagine. Le mystère, c´est que le film est admirable. Parce que Lynch a une vraie croyance en ce monde idéal où tout le monde est bon.

David Lynch, qui passe encore parfois pour un artiste urbain sophistiqué, est aussi un brave gars du Montana, un de ceux qui se font toujours tuer au début des films de guerre. Né, comme nombre de médiocres romans américains, dans l´étrange ville forestière de Missoula, Lynch a passé son enfance dans le Midwest. Son père était ingénieur des eaux et forets. Le jeune David, solitaire, peu doué pour les études et l´écriture, se tourne par gout vers les arts graphiques. Un jour, il comprend que la profession d´artiste existe vraiment. Il part à Philadelphie faire des études. C´est L´Est, la grande ville, la corruption, la noirceur, la pollution, patati patata. On connait la suite. Voilà pour la légende et ses clichés.

Or, le cinéma de Lynch est lui-meme envahi par les clichés, qui tous nous ramènent à une imagerie, celle de l´Amérique profonde. Une Amérique revée, très blanche (peu de Noirs chez Lynch hormis le employés des Beaumonts dans Blue Velvet, l´homme de main que massacre Sailor dans Sailor & Lula ou quelques seconds roles dans Mulholland Drive), où les étrangers sont réduits à des clichés (l´Italien est maffieux, le Québécois bucheron, le Chicanos maquereau). Une Amérique datée, celle de l´americana, culture populaire des années 50, apogée du bonheur à l´américaine, de l´american way of life, celle de l´enfance de Lynch, si idyllique et normale.

On a déjà dit un peu partout la fascination du cinéaste pour la normalité, qu´il trouve, comme bon nombre de ses personnages, bizarre. En fait, Lynch serait le type meme de l´Américain crétin, s´il n´avait une perception très pointure de l´inquiétante étrangeté du monde qui l´entoure, celui des banlieus résidentielles, des rues bien droites, des zones bien délimitées des cités américaines - comme dans le jeu vidéo Sim City, régi par les seules lois du capitalisme depuis et pour toujours, tant qu´il n´y aura pas d´émeutes d´ouragan, d´incendie, de tremblement de terre ou d´invasion extraterrestre...

Mais on remarquera aussi que la plupart des personnages de Lynch ne dépassent jamais le stade de la constatation de l´étrangeté du monde. Aller plus loin serait se mettre en danger, plonger dans de contrées effrayantes (l´insconcient) qui menancent de remettre en cause soi-meme, la famille, la société et la patrie, ce petit monde idéal qui ne songe qu´à sa pérennité et sépare le monde bien et mal. Lynch superpose à ce monde "parfait" des signes incongrus comme pour le violer, le pervertir, le fendiller et donner à apercvoir (voir, ce serait terrible) la folie qui y vit.

 

Car le mal, ou l´idée qu´on s´en fait, rode dans le cinéma de Lynch, forcément. La matière américaine craque toujours à un moment ou un autre (l´attaque cérébrale du père de Jeffrey Beaumont dans Blue Velvet) lorsqu´on ne s´y attend pas, le malheur bat tout contre le vernis des choses, grouille sous la texture de l´Amérique. "Texture": le mot revient souvent dans la bouche de Lynch, trahissant sa formation de graphiste mais aussi la facon dont it recouvre la réalité amériaine d´un seul et meme filtre, accentuant les contrastes entre le brillant, le lisse et le mat, sans leur donner un sens moral. Pour Lynch, tant qu´on ignore ce qu´elles sont, on peut trouver certaines choses belles: un cadavre, par exemple...

Il faut attendre Mulholland Drive pour que Lynch nous l´avoue: le monde idyllique qu´il semblait tant regretter n´est qu´un leurre, un reve, américain bien sur, hollywoodien par constitution. Ce monde, il le dénonce pour la première fois comme mirage dans la première partie du film, celle de l´ingénue montée à la Mecque du cinéma et de la femme fatale perdue. Une illusion dont le cow-boy, l´Américain par excellence, tire mystérieusement les ficelles - du coté du bien ou du coté du mal?

L´Amérique revée de Lynch n´existe donce pas. Et tenter de la dévoiler, ouvrir la boite de Pandore, c´est risquer de tomber sur d´autres clichés réducteurs - comme par exemple ce que la psychanalyse appelle des "cas", qui pullulent dans les mauvais films américains.

Qu´on ne s´y trompe pas. L`attachement à un temps et à des lieux révolus et imaginaires est courant chez un certain type de cinéastes: la Rome de Fellini n´a jamais existé, l´Espagne tauromachique d´Almodóvar est un gros méchant cliché, l´Ouest de John Ford était mort avant d´etre né, l´Europe d´un Lubitsch ou d´un Ophuls était un fantasme. Ces cinéastes, les "géopoètes", ont besoin de trouver et de marquer leur territoire, de délimiter des zones géographiques familières, codées, où ils peuvent se poser afin de mettre en scène leur vision du monde. Ce que contiennent ces régions a toujours à voir avec leur enfance. Elles leur servent de cadre.