Première Février 2007, p.78-85 |
VISITE GUIDÉE BIENVENUE À LYNCHLAND Avant de s´envoler pour préparer la sortie francaise de son nouveau film, Inland Empire, et l´exposition de ses oeuvres organisée par la fondation Cartier, David Lynch nous recevait dans sa fabrique d´idées, où il concouit et réalise tous ces objets, filmiques ou non. GÉRARD
DELORME (À LOS ANGELES) Au petit matin, David Lynch sur les marches du domaine-laboratoire qu´il s´est aménagé au fil des années. Devant la table d´où il annonce quotidienne la météo sur son site, Lynch est occupé à la finition d´un abat-jour en résine. Flash-back. Los Angeles, novembre 1996. David Lynch nous accorde un entretien dans sa maison située sur les collines d´Hollywood, juste en dessous d´une boucle de Mulholland Drive. Depuis qu´il s´en est servi pour y tourner Lost Highway - c´est la maison de Fred Madison / Bill Pullman -, il s´y est installé et l´a modifié conformément à ses besoins. Pour l´heure, sa boulimie productive s´exprime à travers la menuiserie. Il a donc aménagé un atelier dans son sous-sol pour y fabriquer des meubles. C`est là qu´il nous recoit, fier de nous montrer ses créations. Avec une certaine espièglerie, il en profite pour signifier qu´il est ici chez lui et que les règles de l´extérieur n´ont pas cours. En l´occurence, il allume une cigarette après l´autre, sans s´occuper des copeaux et de la sciure hautement inflammables qui nous entourent. Novembre 2006. Dix ans ont passé. Aujourd´hui, Lynch habite toujours au meme endroit. Entre-temps, il n´a pas arreté d´étendre et d´améliorer son domaine en y ajoutant de multiples annexes. Il règne ici comme l´artiste polyvalent qu´il est, avec, à portée de main, une profusion de locaux et d´outils pour réaliser ses idées au moment où elles lui viennent. Depuis qu´il réalise des films, il participe à tous les aspects de la production, fabriquant des meubles ou s´occupant de la déco. Il est connu pour avoir élaboré ses bandes-son en étroite collaboration avec Alan Splet, son ingénieur du son jusqu´à sa mort, en 95. Lorsqu´il ne travaille pas étroitement avec Angelo Badalamenti, Lynch compose et interprète lui-meme sa musique avec son complice John Neff. Et comme il n´y a pas que le cinéma dans sa vie, il fait des photos, peint, dessine, sculpte... Depuis quelques années, il anime aussi son site internet (davidlynch.com). On peut y voir le produit de ses expérimentations: séries dessinées, courts métrages d´animation, clips tournés en DV, expos de peinture... Il vend aussi des objets dérivés (DVD, T-shirts, casquettes, fonds d´écran), sans oublier quelques curiosités typiquement lynchiennes, comme des sonneries de téléphone (dans l´une des plus étranges, une voix d´enfant répète en boucle: "J´ai les dents qui saignent"). Laboratoire Lynch exerce ici la majeure partie de son activité. Notre visite, négociée depuis des mois, a pour but d´explorer cet intrigant endroit et de tenter d´observer le créateur dans l´environnement qu´il s´est aménagé. Mais jusqu´à la fin de l´été dernier, le cinéaste est resté concentré sur la finition de son film Inland Empire, et lorsqu´il nous fixe enfin un rendez-vous, son esprit est occupé par deux choses: la promotion du film, qu´il espère distribuer en indépendant aux États-Unis, et une exposition de ses oeuvres en France, à la fondation Cartier, qui doit démarrer le 3 mars prochain. Lorsque nous sonnons, une voix féminine dans l´interphone marque une légère surprise: "Vous etes en avance." Le gardienne de la maison nous installe dans une cour. Le photographe et son assistant en profitent pour préparer leur matériel tout en reconnaissant les lieux. Depuis la rue, on ne se doute pas de leur étendue. Plusieurs batiments sont accroché à flanc de colline et reliés entre entre eux par un réseau de chemins et d´escaliers labyrinthiques. À l´approche de l´hiver, le soleil californien brille encore puissamment, ses rayons filtrés par un rideau de conifères, de plantes tropicales et des bourgainvillées. Jay, l´assistant personnel de David Lynch, nous invite à le suivre. Le maestro est installé dans son atélier de sculpture, une pièce aux larges baies vitrées. Il est en train de monter un lampadaire de sa conception et s´affaire à en polir l´abat-jour en résine. Dans un coin, on peut reconnaitre la table d´où il délivre quotidiennement un bulletin météo pour son site. À cette évocation, il s´amuse et nous montre le tréteau rétractable qu´il a installé pour y poser la caméra qui l´enregistre tous les jours. Une fois les photos faites, Lynch s´installe dans le centre névralgique qui lui sert à la fois de salle de projection, de studio d´enregistrement et de labo de mixage. Sous l´écran, des guitares pretes à l´emploi rappellent ses expérimentations soniques, que l´on peut notamment écouter sur son CD "Bluebob", enregistré entre 98 et 2000 avec John Neff. Ses arguments pour travailler à domicile: les studios coutent chet en temps et en argent; la pression qui en résulte nuit à la créativité; ici, hors de toute contrainte, il peut expérimenter à loisir. Au passage, il nous fait remarquer que nous sommes assis à l´endroit où était la chambre à coucher de Bill Pullman dans Lost Highway. Plus bas, il y avait une salle de bains. Le mur a été abattu, la pièce étendu et, aujourd´hui, l´écran est situé là où, auparavant, des cactus poussaient dans la cour. Révolution numérique Lynch allume une cigarette. La conversation s´engage sur la première projection publique d´Inland Empire au festival de Venise. Le réalisateur venait d´en terminer le montage définitif et n´avait pas eu le temps de le transférer sur pellicule. La copie projetée à Venise était en Beta numérique. Ce qui n´est pas incompatible avec l´approche expérimentale du film. Lynch en rappelle la genèse: "J´ai commencé à faire des expériences avec la caméra PD150, uniquement pour mon site. De courtes séquences, comme celles des lapins, avec Naomi Watts, Laura Harring et Scott Caffey. Très vite, je suis tombé amoureux de cet appareil. J´ai eu des idées de scènes, je les ai écrites puis je les ai tourné sans avoir d´idée d´ensemble ni savoir comment chaque scène s´enchainerait avec la suivante. Au bout d´un certain temps, un déclic s´est produit, et j´ai vu la possibilité d´en faire un long métrage," Du propre aveu de Lynch, le risque était grand parce qu´il ne savait pas du tout où le film irait. Une chose est sure: le tournage en numérique l´a tellement séduit et libéré qu´il ne retournera jamais à la pellicule. Il prédit que l´industrie va s´y mettre très vite, de la meme facon que le grand public a adopté la photo numérique. La simple évocation des tournages traditionnels le déprime: "Il fallait attendre si longtemps que les lumières soient réglées! Ca tue l´élan. Rien de tel avec le nouveau système. Vous pouvez vos concentrer quand il le faut. Vous pouvez immédiatement vérifier ce que vous avez fait. Comme les prises durent quarante minutes, vous n´avez pas besoin d´arreter pour recharger la caméra en pellicule. Des chose magiques peuvent ainsi arriver. Vous avez la possibilité de parler aux acteurs en meme temps que vous tournez. Vous etes léger, mobile; vous bougez ici et là, vous pouvez presque voir dans l´obscurité. Pour moi, c´est comme un reve devenu réalité." Sur les heures de prises, il y a eu évidemment beaucoups de déchet et donc beaucoup de tri. Lynch préfère cette facon de procéder qui lui permet d´obtenir des chose inédites et inespérées. Pour la première fois depuis longtemps, il a lui-meme monté son film, mettant fin à la collaboration qu´il avait entamée en 90 avec Mary Sweeney sur Twin Peaks. "Mary construisait un premier assemblage, que je commentais. Puis elle recommencait jusqu´à obtenir une version que nous finissions ensemble. Lorsque vous montez vous-meme, vous savez où tout se trouve et vous etes en mesure d´essayer des choses que vous n´auriez pas tentées si vous aviez été en retrait. Pour moi, c´est de l´argent dans la banque. En plus, étant donné qu´il n´y avait pas de script, j´étais seul à savoir comment assembler des éléments." Tourner sans script En l´absence de script, chaque scène était écrite au jour le jour. "Je rédigeais une scène, et Laura [Dern] et moi la tournions. Parfois, nous étions juste tous les deux. Parfois, d´autres scènes exigeaient une équipe plus étoffée. Les idées me venaient en cours de route, et - qu´elle soit bénie - Laura est toujours restée à mes cotés." Laura Dern a consacré trois ans de sa vie au tournage. Elle y a participé un peu par hasard. Lynch raconte: "Un jour, je la rencontre dans la rue. Elle venait d´emménager dans le quartier. Elle m´a dit que nous devrions faire quelque chose ensemble. J´étais si content de l´avoir pour voisine que j´ai eu envie d´écrire quelque chose pour elle en pensant à mon site internet. Elle était ravie. C´est ce qui a "lancé la boule"." Lynch a vite fait de trouver des avantages à tourner sans script défini, notamment pour diriger les acteurs: "Comme dans la vie, nous ne savons pas de quoi l´avenir sera fait. En tant que personnages, nous sommes plus ou moins semblables aujourd´hui à ce que nous étions hier. Pour un film comme Inland Empire, on se cale sur la première scène écrite. Celles qui suivent peuvent etre totalement différentes, mais une mémoire se constitue à partir de ce qui arrive au fur et à mesure." Laura Dern (lire page 87) est plus diserte que Lynch sur la facon dont le réalisateur a assemblé les pièces de sa construction pour leur donner une cohérence. Parce qu´il y en a une, malgré les apparences. Lynch travaille ses films (trois ans dans le case de celui-ci) jusqu`à ce qu´il lui semblent "correct", comme il aime le dire. Encore une question de langage. Il en maitrise plusieurs (photo, peinture, cinéma, musique) et connait parfaitement leurs capacités comme leurs limitations respectives. Dans sa panoplie, on sent que le langage verbal est limité à certaines fonctions bien définies. À propos de ses films - ou de ses autres oeuvres -, Lynch adopte un discours standard. Il devient immédiatement évasif dès qu´il sent venir, meme de loin, une demande d´explication rationnelle. Sa réticence à expliquer peut s´avérer frustrante, mais elle est parfaitement légitime. Das son esprit, l´intuition et la sensibilité sont des outils bien plus importants que la raison et la rhétorique. Logique interne Durant la conférence de presse à Venise, nombre d´intervenants se sont plaints de n´avoir rien compris à Inland Empire. Lynch se défend: "Il y a un logique dans chacun de mes films, mais l´important, c´est votre logique à vous." Il rappelle que pour son précédent film, Mulholland Drive, il ne savait pas où il allait lorsqu´il a commencé à tourner ce qui devait etre le pilote d´une série télé. C´est seulement lorsque le projet a été arreté que les idées se sont mises à venir. Le résultat est devenu l´aboutissment le plus éclatant d´une expérience de cinéma entamée avec Twin Peaks - Fire Walk With Me (92). Elle consiste à faire cohabiter des univers apparamment incompatibles mais la cohérence se révèle en prenant un peu de hauteur (ou après plusieurs visions.) En tout cas, ce sont des oeuvres stimulantes. "C´est le genre de cinéma qui m´attire. Je vois des films très différents, mais ceux que je préfère sont ceux qui laissent de place au reve." Sur la console de mixage traine le DVD de Lolita (Kubrick, 62). C`est l´un des film fétiches de Lynch (il l´avait défendu à la demande du festival de Locarno dans un texte que l´on peut lire dans Feux croisés - Le cinéma américain vu par ses auteurs, Actes Sud). Interrogé sur le film et sur la possibilité que certaines scènes aient pu l´inspirer, Lynch reste, à sa facon typique, dans le vague. Il ne dément pas mais s´empresse de dévier sur ce qui ressemble à un crédo: " Il y a un verbe, "égresser", qui veut dire "aller au dehors". Dans le meme ordre d´idée, "ingresser" serait "aller à l´intérieur". J´aime ce mot: il porte l´idée d´ouverture sur différents mondes. C´est l´essence du théatre. Je l´ai dit un million de fois: quand la lumière s´éteint et que le rideau s´ouvre, quelque chose de vraiment cosmique a lieu, et vous entrez alors dans un monde qui existe en soi. Pour peu que ce monde ait suffisament de profondeur, on peut s´y perdre. J´adore les moments où le cinéma exprime ce genre de choses qui ne peuvent etre exprimées autrement. C´est magique mais c´est basé sur des idées." Puiser les idées à la source Bizarres, brillantes ou inquiétantes, les idées de Lynch ont une résonance très profonde, comme si le réalisateur avait la capacité de révéler à notre conscience le souvenir d´une source à laquelle il a toujours accès mais dont nous avons été coupés à un moment donné. À l´évocation de cette source, Lynch remarque: "Enfant, on recoit les informations de facon libre et innocente. Quand on prend un crayon et qu´on trace des lignes, elles coulent librement. J´ai un ami peintre, James Havard, qui dessine des choses sophistiquées avec la liberté d´un enfant. La combinaison de ces deux éléments fait de lui un grand peintre. On dit aussi que jusqu´à l´age de 20 ans, nous recevons sans arret des informations. À un moment, la fenetre se ferme, pour nous empécher de devenir fous et parce qu`à partir de là, nous devons transformer ce que nous avons accumulé. La créativité qui en résulte peut etre limitée par un certain nombre de facteurs négatifs (comme le stress) qui commencent à l´école et se poursuivent dans la vie quotidienne." Sur sa lancée, Lynch aborde un sujet dont il est un infatigable prosélyte depuis l´époque où il travaillait sur Eraserhead (80): la méditation. En gros, elle limite le stress, stimule l´intellect et rassure l´équipe. "Les humains sont comme des ampoules électriques, dit-il. Une fois que vous possédez la lumière, elle ne reste pas en vous, elle éclaire! Nous avons tous une influence, positive ou négative, sur notre environnement. Sur un plateau, j´aime installer une bonne ambiance, rassembler tout le monde de facon à avancer sur la meme route. J´insiste sur l´importance d´aimer ce qu´on fait et de s´amuser en le faisant." Une ambiance détendue est particulièrement importante pour les acteurs: "Moins ils ont peur, moins ils ont de pression et meilleurs il sont parce qu´ils peuvent aller chercher profondément des choses plus vraies. C´est du simple bon sens." Dans ses toiles, Lynch utilise beaucoup les mots. Parfois pour leur simple qualité graphique, parfois aussi pour leur sonorité. Chez lui, les mots ne sont pas seulement porteurs du sens que leur donne le dictionnaire. Les titres de ses films, il les choisit pour leur pouvoir d´évocation. Celui de son dernier est le fruit du hasard et de l´intuition: "Au cours d´une conversation, Laura me parlait de son mari [le musicien Ben Harper], en précisant qu´il était originaire d´Inland Empire [une banlieu éloignée de Los Angeles]. Quelque chose dans mon esprit est devenu fou, et je me suis dit que je tenais le titre. Quelque temps plus tard, mon frère a entrepris de nettoyer la cave de la cabane en rondins de mes parents dans le Montana. Derrière une armoire, il a trouvé le cahier de notes que j´utilisais à l´age de 5 ans et me l´a envoyé. Lorsque je l´ai ouvert, la première image représentait une vue aérienne de Spokane, dans l´État de Washington, où j´habitais à l´époque. La légende disait: "Inland empire". C´était une confirmation que j´allais dans la bonne direction." Jay nous fait signe qu´il va etre l´heure de partir. Lynch doit préparer son départ le lendemain pour un voyage qui passera par Paris et Lodz, en Pologne, où il a tourné une bonne partie d´Inland Empire. En attendant, pas de météo sur le site. À la place, un carton: "The daily report will be back."
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