Positif No. 465, Novembre 1999

Une histoire vraie

Le vieil homme et les fondus

Jean-Pierre Jeancolas

La caméra suit, à vitesse modérée, la ligne jaune peinte sur le revetement inégal de ce qui serait ini une route départementale. On croit un instant à un effet de caméra subjective, qui rendrait compte du regard du vieil Alvin assis sur sa machine. Erreur. La caméra s`écarte de la ligne jaune par la droite, et se relève juste assez pour qu`entre dans le champ improbable attelage de la tondeuse à gazon et du mobile home rudimentaire qu`Alvin a fabriqué de ses mains, avec une scie et une lampe à souder. L`abandon de la ligne jaune - l`abandon de la structure abstrait et coupante du Lost Highway - au profit du vieil homme et de ses gestes simples est comme le signe d`un passage de relais de Lynch 1 à Lynch 2. De Lynch énervé-angoissé à Lynch apaisé-élégiaque. Une histoire vraie raconte l`aventure (vraie) d`Alvin Straight, 73 ans, qui, en septembre et octobre 1994, a suivi la route 18 de Laurens, Iowa, à Mount Zion, Wisconsin, pour se réconcilier avec son frère Lyle, de trois ans plus agé que lui. Interdit d`automobile (sa vue est mauvaise), et hostile à toute forme de transport collectif (il est clair que pour lui le temps du voayage, bivouacs compris, est un temps de méditation), enteté comme une mule, il a imposé à son entourage (sa fille et quelques "conscrits" qu`il retrouve au bar de Laurens) son idée d`utiliser comme véhicule au long cours sa vieille tondeuse à gazon. En réalité, il part sur sa tondeuse Rehde qui le lache au bout quelques kilomètres (il l`achève d`une balle dans la tete comme un héros de western tuait son cheval qui s`était brisé une jambe) et la remplace par une John Deere d`occasion, modèle 66, pour une quarantaine de jours d`aventure.

Le film a deux protagonistes. Alvin est, chronologiquement, le second. Avant lui, il y avait le paysage. Dès avant le générique. Plans d`hélico discret, jamais le vent des pales ne retrousse les mais bien ordonnés. Le flanc doux des collines est strié par les lignes qui se ploient comme les courbes de niveaux d`une géographie idéale. Les machines qui récollent les épis avancent en trainent une poussière que les soleil couchant fait toute dorée. Un orage monte au-dessus de collines bleues. Le soleil se couche (pourpre), ou le soleil se lève (or). Un Mississippi encore humain, pas plus large qu`une Loire en Anjou, s`étire de part et d`autre de pont de fer qu`Alvin franchit avec un sourire grave de vainqueur. Le paysage américain selon Lynch (et Freddie Francis, son chef opérateur qui éclairait autour de 1960 les films de Losey ou de Karel Reisz: né en 1917, il est plus vieux que Alvin et à l`évidence partage avec lui une enviable sérénité) est ici un paysage faconné de main d`homme, pacifié (il faut etre une cinglée stressée pour s`y cogner à un daim - les daims ne sont plus que des fantomes de daims qui enveloppent le bivouac d`Alvin) et délicatement éuqilibrant. Le figure de style (élémentaire) qui scande le cheminement d`Alvin au long du film, c`est le court fondu qui, sans cesse, nous fait basculer du vieil homme sur la route à la beauté de l`espace domestiqué, et réciproquement. Alvin est un voyageur de l`automne (l`automne du calendrier, l`automne de la vie), qui jouit en souriant des beautés de la foret rousse ou de l`orage qui éclate (c`est déjà sous le signe de l`orage qu`il a appris le malaise de Lyle, et pris la décision irrévocable de rejoindre Mount Zion par ses propres moyens). Les ondulations de la route au rythme des collines sont à la mesure du vieil homme, et, meme quand une descente plus raide que les autres met en péril son équipage sans freins, il en sort indemne. Alvin est un favori de l`espace, il ne peut rien lui arriver.

L´espace humain qu`il parcourt (les humains qu`il rencontre) lui est tout aussi ouvert et favorable. L`Amérique d`Alvin, telle que Lynch la lui a imaginée, est ouverte, fraternelle. Ses bivouacs sommaires sont des lieux de rencontre comme dans un roman picaresque: la jeune fille enceinte et la parabole du petit fagot, les cyclistes qui l`avaient doublé sur la route et la conversation sur la vieilesse, le pretre dans le vieux cimitière catholique, le couple Riordan qui l`héberge après l`incident de la descente sans freins. Et surtout, c`est sans doute, avant le face à face avec Lyle qui clot le film, le moment le plus fort de profondeur humaine et d´émotion du voyage (et du film), la conversation sur la guerre dans un bar, avec un autre vétéran. Les deux hommes se reconnaissent, non pas parce qu`ils se sont connus, mais parce qu`ils appartiennent à une meme espèce, marqués par des souvenirs identiquement insupportables: comme l`héroine d`Hiroshima mon amour, Alvin a atteint le seuil où son histoire - celle du petit éclaireur polonais à qui il a arraché la tete parce qu`il était, Alvin, un tireur d`élite, un sniper, et comme tel devait tirer sur tout ce qui bougeait, un jour, en France - est devenue racontable. L`autre venait de raconter comment le hasard l`avait écarté d la bombe allemande qui a tué une partie de son unité. C`est après cette scène terrible que Lynch place, comme pour rééquilibrer le récit dans le ton ou le mode du conte, la seule scène de comédie de son film, qui confronte Alvin à des jumeaux Olsen qui pourraient etre de Fargo.

L`insertion et la progression du vieil homme dans une nature à sa mesure, accueillante et réconciliatrice (on pense à quelques films du vieux Ford, ou au cycle romanesque de Jim Harrison, Dalva, et La Route du retour, situé dans l`Est du Nebraska, pas bien loin du Laurens d`Alvin); imposent l`idée d`un voyage initiatique - d`un de ces voyages dont le héros, généralement jeune et encore vert, prend possession du monde. L´originalité du voyage d`Alvin est que le voyage qui le révèle, ou plutot le libère (la rencontre du vétéran et celle de son frère), est une montée vers la sagesse et, nul ne peut en douter, une préparation à la mort. Parler d`allégresse serait trop dire, mais c`est de ce coté qu`il faut chercher. Alvin est un sage que n`effleure plus le doute, malicieux derrière la fumée de ses gros cigarres - au fait, dans cette Amérique généreuse tellement à rebours des images qui flottent dans l`air du temps où le rural des Grandes Plaines est le plus souvent une brute éthylique à la gachette facile, on fume beaucoup. Avec ses poils blancs mal taillés, son Stetson que lui enlève le vent des camions qui le doublent, et cette bonté nourrie d`expérience ("Je sais séparer le grain de la paille", dit-il aux cyclistes réunis autour du feu) qui fonte de lui un grand-père universel et idéal, il vient de très loin dans le temps ou dans l`imaginaire. D`une Amérique revée. Par quel étrange chemin est-il né de la caméra de l`homme qui avait enfanté Sailor et Lula?